Ma semaine de silence Teacher training

© Muhammed Fayiz

J moins 2

Parce que ce fut une expérience particulière… elle commença à J-2 et non pas à J0.
Cette semaine de silence programmée dans le cadre du teacher training, je l’avais accueillie positivement lorsqu’elle avait été annoncée quelques mois auparavant. C’était alors pour moi une idée amusante, exotique et agréable… un peu comme lorsqu’on reçoit d’une connaissance une carte postale ou un souvenir en provenance d’un pays étranger.
Quand j’évoquais ce futur voyage à mes proches, et qu’ils me regardaient médusés (« Une semaine de quoi ? »), j’avoue que j’éprouvais une certaine fierté. Eh oui partir me semblait un luxe, écouter le son du silence, encore plus. Comme on dit, « le silence est d’or ».

Elle arrivait à point nommée cette semaine, après une démission etc. bref une période de turbulences. L’avion avait envie de se poser. J’espérais y trouver de la paix, de l’apaisement. Tout simplement. En plus, bien sûr, d’approfondir mes compétences de yoga teacher. Pourtant, quelques jours avant le départ, j’avais été soudain prise de panique. Le silence pendant 4 jours… ne me paraissait plus exotique mais insupportable voire insurmontable ! Mais qu’est-ce que j’allais bien pouvoir faire en silence ?

Le silence et le repos ne font clairement pas partie de mon vocabulaire et de mon quotidien.

Je vis à Paris, j’ai une vie personnelle et professionnelle bien remplie, j’ai souvent l’impression de faire dix mille choses à la fois … et de ne pas avoir assez de temps ou de 2 bras. Alors… je me trouvais désemparée. Mais voilà, la valise était faite (j’avais bien caché des tablettes de chocolat et un roman policier, calés contre mes Yoga sutras, on ne savait jamais) et j’attendais dans la zone d’embarquement mon avion direction Marrakech.

Au lieu de sauter droit dans le silence, nous avions prévu avec les autres filles de la formation de nous retrouver le dimanche soit 2 jours avant le top départ du silence pour visiter la ville, ses souks etc. Un sas en quelque sorte. Les deux premières semaines de formation nous avaient permis de nous apprivoiser. Je dirais pudiquement qu’il y avait eu des moments forts, qui nous avaient rapprochés.

Le voyage ne débuta pas sous les meilleurs auspices. Arrivée sur le sol marocain ma valise était introuvable, le distributeur rejetait ma carte… et j’étais seule, dans un pays étranger. Heureusement, j’ai été accueillie rapidement au Riad par Jean-François, propriétaire chaleureux et rassurant : visiblement ce genre de mésaventures arrivait fréquemment… pas de « mauvais karma » donc à ce stade. Surtout, le sourire des autres filles fraîchement débarquées de Montpellier fit s’envoler toutes mes pensées grises. Sans oublier le soleil au rendez-vous, les palmiers… Et dire qu’il neigeait à Paris ! Dépaysement garanti !

Ensemble, nous avons fait une immersion dans une ville dynamique, pleines de couleurs, d’odeurs et de bruits mais très attachante. Je me souviens par exemple au souk de pancartes publicitaires « made in Marrakech » où on pouvait voir une cigarette barrée avec la mention « défonce de fumer », ce qui nous a occasionné un bon fou rire. Avec le recul, je me dis que c’est ça l’esprit du Maroc, une imperfection attachante. La journée se termina par nos retrouvailles avec Layla au magnifique studio de Marrakech pour un apéro et plus tard, une soirée dans un restaurant où les serveurs, c’est le moins que l’on puisse dire, maîtrisaient à la perfection l’art de mettre l’ambiance. Welcome to Morocco ! Ainsi se passa le tout premier jour de ce séjour, dans la chaleur, la bonne humeur… et le bruit, oui ! celui de nos rire et de nos bavardages.

J moins 1

Réveil aux aurores surprise et en fanfare… au chant du Muezzin. Encore un des charmes de Marrakech, même si au départ c’est assez déconcertant. Bonne nouvelle, je peux récupérer ma valise, elle m’attend à l’aéroport… où nous attend aussi Laure, notre dernière camarade.

Nous expérimentons toutes je crois, un mélange d’appréhension mais aussi d’excitation et d’expectations.
A peine le temps de faire un stop à l’aéroport et nous voici parties direction la ferme qui doit nous accueillir pour notre semaine de silence, à la campagne, à quelques encablures de Marrakech.

L’arrivée est impressionnante : il faut en effet prendre un chemin caillouteux « à obstacles » digne d’un trek… c’est un vrai suspense (ou supplice, au choix), et c’est comme si on nous signifiait que nous entrions dans une autre dimension. A l’arrivée, au bout du chemin, un immense portail. Les voix se taisent dans le taxi, chacune retient son souffle. C’est assez impressionnant et certaines fondent déjà. Va-t-on rentrer dans une cage, une prison ? En tout cas, nous ne pouvons plus reculer !

Passé le portail je suis assez émue de voir toute cette nature sauvage, ces oliviers à perte de vue. Nous sommes aussi accueillies de suite très chaleureusement par le propriétaire des lieux qui nous offre le traditionnel thé à la menthe, et les pâtisseries. Ça ressemble à tout sauf au bagne ! Rapidement, nous sommes invitées à choisir chacune notre chambre. La décoration est typique, rustique et charmante. Surtout, nous avons chacune une chambre, ce qui est appréciable et nécessaire. Je pense en effet que cette expérience du silence se vit beaucoup dans l’intimité.

Je choisis une chambre à l’extérieur, dans une dépendance. Lorsque j’ouvre ma porte, je vois les montagnes enneigées, les oliviers, les cyprès mais aussi des compagnons surprises comme un cheval, des paons, un chien… magique vous dis-je ! Le reste de la journée, nous prenons nos marques et apprécions notre premier repas végétarien composé de succulentes spécialités marocaines. Layla nous offre un cours tout en douceur et nous donne les consignes pour la semaine. Elle a compris que c’était ce dont nous avions précisément besoin. Repue de mon dîner, je vais me coucher, bercée par le feu de la cheminée… demain c’est le grand jour, le début du silence mais aussi celui où je donne mon premier cours. J’ai décidé de sauter dans le grand bain.

Jour 1

Je me lève tranquillement et j’enchaîne méditation et kriyas. Je jette un dernier regard sur ma préparation de cours. Dans quelques minutes, à 8h30, c’est le grand moment. J’arrive dans la salle de cours… il y a comme un malaise, nous osons à peine nous regarder. Il faut jouer le jeu mais la situation n’est pas naturelle. Dans un sens je bénéficie d’un sursis puisque je vais donner cours et à ce titre, je suis autorisée à parler. Je suis confiante, j’ai bien préparé ce cours, et je sais que je suis dans un environnement bienveillant.

En sortie, je bénéficie des conseils de Layla et c’est très appréciable. Le reste de la journée, je ne me reconnais pas ! Je dors, encore et encore, à même le sol près de la piscine, partout et tout le temps ! Je crois que je décompresse. Et je me recharge aux rayons du soleil, comme un petit cristal qui avait perdu de son éclat. L’après-midi, Layla nous donne au bord de la piscine une lecture du premier chapitre des sutras. Je suis ravie et agréablement surprise car la lecture des sutras est tout sauf académique… les mots me parlent et collent parfaitement à cette semaine de silence. Comme le dit le texte, le Yoga se vit sur et en dehors du tapis.

Lors du cours du soir, je réalise que nous sommes toutes différentes mais que nous avons chacune quelque chose à apporter aux autres, à travers les séquences et les méditations que nous proposons. C’est ça qui est beau ! Comme le disent les sutras, il faut s’ouvrir aux autres ! Layla nous demande de réfléchir à cette question : « Que feriez-vous si vous étiez moins con ». La seule réponse qui me vient est une phrase des sutras « Agir mais pas réagir ». Mon fils me manque. Je me rends alors compte de la valeur de ce que j’ai laissé en France. Pour autant, je ne suis pas triste. En fin de ce jour 1, dans mon lit, je me sens comme un petit Bouddha qui se repose, savoure des plats sains, lit des textes inspirants et pratique pour sa plus grande joie. Et je m’endors paisiblement sur ces pensées réconfortantes…

Jour 2

Je vois certaines filles pleurer, se recroqueviller… elles ont l’air en souffrance. Je culpabilise de ne pas ressentir la même chose. Certaines s’isolent et je voudrais les prendre dans mes bras mais je sais que je serais incapable de les consoler, de trouver les bons mots… car ce voyage paradoxalement se vit ensemble mais surtout intérieurement. Je respecte donc le silence et le ressenti de chacune.

Après le petit déjeuner, je suis prise d’un regain d’énergie. Je pars en exploration dans la ferme et j’enchaîne avec une séance de yoga stretching qui me fait le plus grand bien. I feel good. Je ne suis même pas tentée par le chocolat ou le roman policier. Je me suis demandée si je n’avais pas dormi par ennui mais maintenant je sais que la réponse est non : j’en avais besoin. Mon corps et ma tête en avaient besoin. Se recharger, a clear mind, effacer son ardoise, c’est important est nécessaire pour apprécier cette semaine.

L’ardoise est nette, une nouvelle page peut s’écrire. J’espère que mon énergie ne va pas déborder néanmoins. Le mouvement perpétuel, comme le disent les sutras, est aussi une forme de fuite qui empêche le fameux silence intérieur de se faire. Je ralentis donc le rythme en faisant un exercice simple le midi, celui de fermer les yeux et prendre le temps de savourer mes aliments. J’ai décidé aussi de mettre en place un rituel simple, celui de me masser chaque jour les pieds avec le « baume doudou » que Layla a ramené. C’est un geste simple mais pour moi et rien que pour moi.

La journée se passe paisiblement jusqu’au cour du soir, celui donné par Ludivine. Je l’attends avec impatience car il est centré sur le thème de la colonne vertébrale, un sujet qui me passionne et auquel j’ai déjà moi aussi consacré un cours. Ce cours me « parle » et me fait du bien. Au savasana, Ludivine met une musique et j’hallucine littéralement sur le tapis. J’ai l’impression que j’ai écrit la chanson. Je sens une émotion vive me submerger et mon souffle s’accélérer. Lorsque Ludivine nous demande de nous mettre en position fœtale, je ne contrôle plus rien et j’explose en sanglots.

Je me cache sous mon châle, je suis désolée d’imposer cette violence à mes camarades, car c’est très violent, mais je n’y peux rien. J’ai l’impression de vomir quelque chose. La bombe est lâchée. Layla nous demande ensuite de nous mettre par deux et sentir l’autre. J’ai la chance d’être avec Aurélie et je n’ai pas besoin de parler, elle m’enveloppe dans son châle et me prodigue un câlin. C’est exactement ce dont j’avais besoin. Je n’oublierais pas ce moment. Merci Aurélie pour ta douceur et ta perspicacité.

Plus tard j’aurai d’autres câlins des filles. Il règne ce soir-là une certaine émotion, on se prend dans les bras, d’autres pleurent. Avec le recul, c’était vraiment un moment spécial et magique. Je m’endors à la fois épuisée par tant d’émotions mais aussi apaisée et libérée.

Jour 3

Je me réveille groggy. Je me sens vidée. Le contrecoup de la journée d’avant, sans doute. Je le ressens clairement au cours du matin. J’ai vraiment du mal à tenir dans certaines postures, particulièrement celles d’équilibre. Comme je suis devant l’enseignante… j’occupe une place de choix pour me faire ajuster et je me rends compte que je ne le supporte pas. Je prends sur moi. Je comprends que j’ai débloqué quelque chose de profondément enfoui … même si je ne peux pas l’identifier. J’essaie alors d’être à l’écoute de mon corps et de mes émotions. D’être douce envers moi-même.

Je me compose une séance de stretching de type yin qui me rebooste. Le midi en regardant ce paysage fabuleux, je me rends compte de la chance que j’ai d’être ici. Je décide sagement de m’octroyer une sieste pour honorer le cours du soir. Mais avant, je prends le temps de prendre soin de moi avec un gommage que Layla nous a gracieusement ouvert. Je me couche en plein après-midi, heureuse de m’être cocoonée et satisfaite. Le soir après le cours, surprise : Layla nous accorde deux heures de paroles. Enfin… si nous le souhaitons.

C’est curieux mais je me demande si j’ai réellement envie de parler. Pas vraiment, en fait. Le silence est reposant et agréable et je m’y suis habituée. Ça me rassure d’ailleurs cette capacité à m’adapter à une situation nouvelle et donc à me déconditionner. Layla nous demande : « Comment vous vous sentiriez si là, maintenant vous vous retrouviez en pleine ville » ? Réponse : complétement perdue ! Ce qui finalement il y a quelques jours me semblait farfelue, ne l’est résolument plus ! La soirée se déroule langues déliées finalement. C’est impressionnant comment nous vivons toutes différemment cette semaine. La bonne humeur est bien présente et nous parlerons pendant bien plus de 2 heures mais chut !

Jour 4

Je me sens définitivement apaisée en ce dernier jour. J’ai l’impression d’avoir trouvé mon rythme et ma place dans cette expérience. Avec mes rituels. La journée défile. Je garde un magnifique souvenir de cette journée car elle s’est achevée en apothéose. En effet, après le cours du soir avancé une surprise nous attendait : un hammam ! Nous avons eu le droit à une véritable mise en beauté digne d’une reine de Saba à la ferme avec savon noir, ghassoul, henné !

En revenant dans nos chambres, un petit mot personnalisé de Layla nous attendait ainsi qu’une robe et des babouches pour nous parer et nous inviter à faire la fête. Nous nous sommes donc toutes retrouvées parées pour un banquet. Un groupe de musique traditionnel a mis l’ambiance et nous avons ri et dansé jusque tard. Qui a bien pu penser qu’on s’ennuyait en semaine de silence ? Ce qui m’a frappé c’est le beau mélange des cultures, des gens qui ne se connaissent pas, cette humanité, réunis avec une même envie : celle de célébrer dans la joie. Au-delà des frontières, des barrières, des langues…

Jour 5

L’aventure s’achève… déjà. Lorsque la grille se referme sur moi, je sens un pincement au cœur. Je réalise que cette ferme était un cocon, un havre de paix où nous pouvions nous laisser aller et où je ne me suis pas trouvée mais retrouvée.

Cela fait plus d’une semaine que je suis revenue à mon quotidien et pourtant je ne suis pas tout à fait la même que lorsque j’ai posé ma valise à Marrakech. Le plus beau de cette expérience est sans doute la liste que j’ai rédigée à l’attention de ma famille. Une liste simple, en quelques points d’actions que j’ai mis en place pour que nous vivions mieux ensemble. Entre autre, de prendre une fois par semaine un repas en silence. Je suis plus sereine. Par exemple, quand j’attends une réponse je ne stresse plus. Je fais confiance dans la vie, ce qu’elle me réserve. Je me dis que tout arrive pour une bonne raison. J’ai été très marquée par la notion de karma. Je prends beaucoup plus soin de moi aussi.

Avant le teacher training globalement, je m’étais oubliée et perdue en chemin à mon sens. La semaine de silence m’aura permis de prendre du recul et me rendre compte de cela objectivement. J’ai hâte de rejoindre dans quelques semaines mes camarades pour vivre notre ultime semaine et que nous devenions toutes, ensemble, officiellement ces graines de yogis qui ont écloses, poussées en de belles fleurs épanouies, plus confiante en elle, en leur potentiel et leur capacité à transmettre. Et je vous mentirai si je ne vous avouais pas que je songe à refaire bientôt une semaine de silence…

Amélie.

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